Russel BANKS - De beaux lendemains
1991
Voici comment tout a commencé pour l’un des auteurs les plus singuliers made in USA : « … à partir d’un désir qui était essentiellement d’imiter ce que je lisais, j’ai commencé à écrire comme un singe malin. » Chandler avait confessé la même chose. Chandler écrivait des romans noirs. Et Banks s’est fait une spécialité, depuis Survivants jusqu’à La réserve, des histoires blêmes. Le destin de ses personnages n’est ni tout à fait noir ni tout à fait blanc. Il est nuancé comme la vie. La vraie.
Elle commence pour lui en 1940. Un 3 mars. Dans le Massachusetts. Son enfance, il la passe dans un village paumé du New Hampshire. Sa famille ne roule pas sur l’or. Quatre enfants à nourrir avec les maigres revenus d’un père ouvrier qui boit et finit par quitter le foyer. Présenté comme ça, on imaginerait une nouvelle de Carver. Russel Banks apprécie-t-il ce dernier ? On ne sait. Le chercheur-professeur-écrivain David Roche a publié un ouvrage dans lequel il met en parallèle « l’imagination malsaine » de ces deux-là.
En revanche, on sait que la lecture de Sur la route a constitué un choc pour Banks. 1958. Le jeune Russel est en fac. Il lit, plaque tout, vole une voiture et s’en va sillonner les States. En attendant, il survit. Une première fois, il se marie. Divorce, part vivre à Boston pour s’en retourner vers son cher New Hampshire. Il se remarie. Naîtra une seconde fille. Il fait un temps le plombier et décide de reprendre ses études. De l’université de Caroline du Nord, il sort diplômé en littérature moderne. Lutte pour les droits civiques, entame une carrière de professeur, mais part se poser en Jamaïque pour commencer à écrire romans et nouvelles.
Dix ans plus tard, Continents à la dérive est primé. Aujourd’hui Banks a plus de soixante-neuf ans. Son engagement politique est toujours intact. On l’a vu adhérer au parlement des écrivains fondé par Salman Rushdie en 2002. Il en est même devenu le président. Il anime des ateliers d’écriture en prison, pourfend le Patriot Act. Pour le reste, une chaire à Princeton et une quatrième femme. Poétesse.
De beaux lendemains paraît en 1991. Le premier succès commercial de Banks, Continents à la dérive, date de 1985. Il y fait le récit poignant des boat people débarquant en Floride. Ses premiers écrits, Family life et Searching for survivors, remontent à 1975, époque de son installation en Jamaïque. Cinq autres viendront ensuite. Hamilton Stark en 1978, Le livre de la Jamaïque, Trailerpark, La relation de mon emprisonnement. Entre Continents à la dérive et De beaux lendemains, un recueil de nouvelles, Histoire de réussir, soit l’Amérique en souffrance, puis le magnifique Affliction adapté en 1997 par Paul Schrader, dans lequel les frères Cœn ont, sans doute, puisé la matière de leur Fargo. 1991, année de la première guerre en Irak. À cette guerre comme la suivante, Banks, figure de proue de la gauche progressiste américaine, premier supporter d’Obama à propos duquel il s’impatiente, est férocement opposé. Depuis, il a publié Sous le règne de Bone, Pourfendeur de nuages, L’ange sur le toit et American Darling. Et, plus récemment, La réserve.
Au début un chien, et la mort après lui. C’est Dolorès Driscoll qui parle. Elle est conductrice d’un bus scolaire. Elle va raconter l’accident. Son accident. Son bus a plongé dans une ancienne carrière gelée. Une femme généreuse, Dolorès : elle n’entend pas échapper à ses responsabilités. Elle se sent fautive. À quelle vitesse conduisait-elle sur cette route gelée ? La plupart des enfants dont elle avait la responsabilité ont péri dans l’accident.
Ensuite, c’est au tour de Billy Ansel de donner son point de vue. Récit-confession poignant de ce père adultère déplorant la perte irréparable de ses deux petits. Il se sent minable. Dans quelques mois, sa femme Lydia va mourir d’un cancer. Alors, il fait ça dans le noir. Dans ces deux voix brisées par le drame, ce fardeau de douleur, ce poids de la faute avec quoi il faut tenter de vivre désormais, qu’entendre sinon l’écho assourdi de deux vies minuscules d’Américains ? Deux laissés-pour-compte qui résident dans une bourgade paumée de la région des Arondiracks.
La jeune Nicole Burnell, rescapée, a bientôt voix au chapitre. L’occasion pour le romancier de se glisser dans la peau de ses personnages, de décrire leur quotidien, d’inventer leurs timbres, de s’immiscer dans chaque tessiture. Sans fausse note. Aucun tremblement. Pas de complaisance. C’est grand. C’est fort. C’est beau.
Il y aussi un quatrième narrateur. Mitchell Stevens. Avocat. Débarqué de New York. Très en colère. Sa hargne déborde. Il veut traquer les responsables. Il y a aussi une meute de journalistes en manque de sensationnel. Maladroits. Rapaces. Souvent les deux à la fois. Leurs questions dépassent les limites du supportable. On voudrait hurler. Mais à peine font-ils partie du décor. La plume creuse derrière chaque personnage, contourne sa façade, se glisse dans les lézardes.
Banks rend la vie de cette petite communauté et se garde de juger. L’important, c’est de saisir, au souffle près, l’atmosphère pesante de ce bled oublié. Son regard est d’abord social. Et puis il y a l’austère beauté des paysages. Et la neige qui, croit-on, finira par tout recouvrir. La neige comme la possibilité d’un oubli.